UN INSTANT DE LA VIE DE ST SYLVESTRE LE 31 DECEMBRE 1977 

 (Par Jean Durand Journal le Dauphiné Libéré du 1/1/1978)

A l'heure où Paulette Desestrait fermait le secrétariat de la  mairie, André Catalon, le « bedeau-clocheron » sortit de son café à l’enseigne délavée de l’oncle Daronnaty, traversa  la petite place pentue, grimpa 1es belles marches de pierre, poussa la porte de l’église et, sous le porche, saisit la grosse corde de ses bras.  Alors, là-haut, la cloche se mit en branle pour appeler les fidèles à la messe de 18 heures qui en ce 31 décembre servait à la fois de dernière messe de 1977 et de première de 1978.Devant l’autel que Lydie Chalencon, la bonne du curé, pardon «  l’aide au prêtre » avait joliment fleuri, le Père Jean VERGIER commence la célébration du Saint-Office. Un homme heureux ce haut ardéchois qui exerce à Saint Sylvestre depuis 14 ans. Oui heureux, car dans ce siècle de déchristianisation, il peut se flatter d’avoir une fréquentation régulière de 50% aux offices. Pour Noël ils étaient 250 sur 366 habitants. Il faut dire que dans cette commune perchée entre Saint Péray et Tournon  aux confins de Saint Romain et Gilhoc on a encore la foi chevillée à l’âme et les traditions aussi enracinées qu’un vieux châtaigner.  S’il y a 8 élèves à l’école publique de Mme Alamelou, et également 8 élèves à celle d’Aline Grenier, au hameau de Barratier, il y en a 34 à l’école libre de sœur Marie Thérèse Giraud;Oui, un  homme heureux, le Père Curé, et puis, célébrer l'office dans une si belle église ... . car elle est belle, l'église de Saint Sylvestre, que les paroissiens ont eux­ même, restaurée de leurs mains. Non pas qu’elle soit très ancienne (un siècle) mais elle est comme le Bon Dieu les aime, nette, propre, avec  la belle pierre dépouillée et authentique comme un Jésus en Croix, et juste ce qu’il faut de statues de plâtre, notamment celle du bon curé d’Ars qui, dit-on, s’arrêta à Saint Sylvestre en montant au pèlerinage de  Lalouvesc du 31 décembre. Quand je dis qu’il s’arrêta à Saint Sylvestre, je devrais plus tôt écrire à Saint Martin de Galejas. Cà devait d’ailleurs être le vrai nom de la commune , car le Saint ici vénéré, c’est Saint Martin dont la chapelle remonte à des siècles et des siècles, dit le Père Curé. On y venait en pèlerinage  soigner ses  maladies de peau à la fontaine miraculeuse, notamment la gale fort répandue en ces époques où la crasse tenait lieu de carapace. D’où le nom de Saint Martin de Galejas. On y tient, à cette chapelle !.Une certaine Marguerite Reynaud dépensa sa fortune pour la rebâtir après la révolution. On la restaura de nouveau, et quelle journée, lorsque Mgr Couderc vint la consacrer le 27 août 1961Le pèlerinage aussi, on y tient. On ne vient plus s’y laver la peau, mais s’y rincer l’âme et le cœur, mais s’y oxygéner les poumons,parce que, sur trois pèlerinages annuels, à l’exception de celui du dernier dimanche d’août, ceux du 1er mai et du 11 novembre, fête de Saint Martin, se font à pied. Alors pourquoi avoir appelé Saint Sylvestre la commune vouée à Saint Martin Rien à voir sans doute avec le Pape Sylvestre qui fut Pape de 314 à 335, ni même avec celui, né en Auvergne, qui fut lui aussi Pape de 999 à 1003.Autrefois, dit René Baud le maire, on écrivait Silvestre avec un « i » Et ça vient sans doute des sapins qui couvraient la commune. Bah, Saint Martin n’est pas pingre ! de même qu’il partagea son manteau avec un pauvre, de même partage t il volontiers son saint patronage avec son copain auréolé Sylvestre. Mais je bavarde, je bavarde… et pendant ce temps la messe suit son cours. L’Abbé Vergier a déjà franchi le prône. Il en a profité pour souhaiter une bonne santé physique et spirituelle à ses ouailles. Mais il leur a surtout parlé de la fête du 1er janvier qui est celle de Marie Mère de Dieu, afin qu’on la prenne pour modèle et qu’on médite sur le mystère de l’incarnation…En ce jour de la Saint Sylvestre, les Saint Sylvestrois, eux, ont un autre sujet de méditation. Surtout lorsque au moment du « pater », ils disent avec leur curé : « Donne nous aujourd’hui notre pain quotidien …Le pain quotidien, à Saint Sylvestre ?Qui désormais va le  pétrir, le cuire et le livrer ?Car en ce 31 décembre, plus question d’aller chez Gabriel Eynaud, chercher le pain ou la bonne pogne du premier janvier, il ferme la boutique et pour toujours…Ah ! qu’il était bon le pain du père Eynaud ! bien levé, fait au levain comme autrefois, bien cuit et doré à point ! du bon pain de campagne qui tenait la semaine entière ; même qu’il était encore meilleur, un peu « rassis » ! si bon qu’on venait en chercher de Lyon. Gabriel  Eynaud, il était arrivé en 1933 prendre la suite du Père Naudin. Pendant près de 45 ans, il a nourri les Saint Sylvestrois de bon pain, gâteaux, croissants et pognes. Avec la fourgonnette il s’en allait desservir les fermes les plus reculées. Dame ! il fallait bien aller chez le client pour survivre, puisque la population a progressivement dégringolé de plus de 550 habitants à 386. La boulangerie, c’était aussi l’épicerie, le tabac et les journaux. Le malheur commença quand mourut la femme du boulanger. Et il s’acheva quand le Père Eynaud eut un accident d’automobile, le 22 novembre dernier, avec deux côtes cassées et un séjour à l’hôpital. Personne pour le remplacer. Alors ayant fait 7 ans de « rab » sur la retraite à 72 ans, le boulanger de Saint Sylvestre décida de fermer définitivement la boutique le jour de la Saint Sylvestre 1977…Il commença par laisser le tabac à Marie Rose Chalamet, à l’ex hôtel Faure, les journaux à André Catalon, le « bedeau clocheron ». Quand à l’épicerie ? seul  le dépôt de pain se tiendra en la maison de Laurent, l’inséminateur de la région. Pain venu d’ailleurs, puisque aucun jeune ne veut prendre la suite du boulanger ou n’a pas les moyens financiers de racheter le fond. Et pourtant, des jeunes, il y en a à Saint Sylvestre. Jeunes en âge scolaire, mais aussi jeunes ménages, soit agricoles, soit qui vont travailler dans la vallée … et des vieux qui ont le cœur jeune et qui, autour de Fernande Naudin, du hameau de Leborat, ont formé le club du 3ème âge «  Le Réveil de Saint Sylvestre »

Car Saint Sylvestre qui vient de perdre son boulanger ne s’endort pas…Tout cela, on y a pensé à la messe de ce soir de la saint Sylvestre. Puis, sur le dernier « Ite Missa Est de 1977 »on  est allé à « l’annexe » ( c’est le Père Vergier qui l’appelle ainsi) boire le dernier canon de l’année au bistrot du clocheron Catalon ou au bar de Marie Rose Chalamet. Mais cette brave Marie Rose, ce n’était pas le moment de lui faire trop longtemps la causette. Elle avait mieux à faire devant ses fourneaux où mijotait la lotte et rôtissait les dindes aux champignons. Pensez, un réveillon de la Saint Sylvestre de 80 couverts !Le Père curé Jean Vergier, lui n’a pas réveillonné. Une bonne soupe de légumes, un morceau de fromage, un canon et au lit !Parce que le 1er janvier il faudra se lever mâtines pour aller dire la messe de saint Romain et célébrer une autre à Saint Sylvestre.Lydie Chalencon, elle, «  la bonne de Mr le Curé » a veillé un peu plus tard, le temps de faire cuire le gâteau du 1er janvier dont elle a tourné la pâte avec les œufs et la farine, mais pas trop de beurre parce que ça pèse sur l’estomac.

Juste avant les dernières heures de 77, André Catalon est allé, comme chaque soir, fermer l’église. Un peu plus il y bouclait François et Vincent, deux gamins qui, avec quelques jours d’avance et pour faire plaisir au photographe, sont venus avancer les rois mages de la jolie crèche montée par les filles. Et, seul dans la boutique, Gabriel Eynaud a rangé les derniers paquets de lessive, cacao, sucre et café qui restaient sur les rayons. Puis il a fermé la porte sur 1977 mais surtout sur 45 années de laborieuse fournées de bon pain… Holà ! Saint Sylvestre, ne pourrais tu t’entendre avec saint Martin pour que s’accomplisse le miracle et que vienne un nouveau boulanger ?Et, tant que vous y êtes, ne pourriez vous aussi remplir la caisse municipale ?Il serait tellement heureux, René Beaud, de pouvoir en guise de vœux du 1er janvier, promettre à ses administrés une belle salle des fêtes… et aussi un nouveau boulanger, parce que…Mon Dieu, que c’est triste et froid un fournil de boulanger quand, une nuit de la Saint Sylvestre le four s’est éteint pour toujours